De Kalaw au Lac Inle : la réconciliation


Au Myanmar, les horaires des bus peuvent être assez fantaisistes : celui reliant Bagan à Kalaw en est une parfaite illustration avec un départ très matinal à 4h. Comme la plupart des gares routières ne sont pas dans les centres villes, c’est avec un certain plaisir que nous débutons notre voyage vers le lac Inle par un réveil à 2h du matin. A l’arrivée à la gare routière, nous comprenons rapidement que ce bus, dans lequel nos quatre arrières trains sont un peu à l’étroit, ne nous permettra pas de rattraper les quelques heures de sommeil manquantes. Le voyage est en effet très long mais bizarrement pas si désagréable : nous retrouvons en effet ici des sensations de voyage que nous avions eu en Inde. Regarder d’un œil discret la vie qui se déroule dans le bus aide à passer le temps : des gens montent, des gens descendent et  les paysages qui défilent si doucement permettent de s’attarder sur les visages, qu’ils soient vieux ou enfantins, en échangeant quelques sourires.

Arrivés un peu plus tôt que prévu, nous choisissons un hôtel un peu sommaire avant de partir à la recherche d’un guide recommandé par Zaw Zaw de Yangon : Than Tun. Nous faisons alors la rencontre d’un petit homme mature, chauve et enthousiaste. La première impression est bonne et nous décidons sans hésitation de laisser l’organisation de nos prochains jours entre ses mains. Trois jours, deux  nuits et 50 km nous séparent du Lac Inle ! Le rendez-vous est pris pour le lendemain matin : nous serons six pour cette marche, nous quatre, le guide, et un allemand voyageant seul.

Dès le début de la ballade, le pas n’est pas rapide et cela nous convient parfaitement puisque nous sommes là pour profiter, voir tranquillement le pays  et surtout poser le maximum de questions à notre guide qui parle très bien anglais. Cette volonté n’est apparemment pas partagée par notre allemand qui après 10 minutes s’est déjà illustré par des phrases telles que : « il marche plus lentement que mon grand-père », à propos de sa vie sentimentale « les femmes, c’est comme les moustiques », ou encore à propos de Céline parlant au guide « c’est trop lent, je n’arrive pas à trouver mon rythme, et blah, blah, blah et blah, blah, blah » : un charmant personnage en somme… Parfois il est difficile de comprendre pourquoi certains gens voyagent. Nous ne nous laissons pas intimider et profitons de l’ouverture d’esprit de Than Tun pour en apprendre un peu sur lui et la vie en Birmanie : ses études (il fut viré de la faculté de sciences par les autorités juste avant les examens finaux car soupçonné d’avoir participé à une manifestation étudiante : une photo aurait été prise par les services secrets le montrant mettre un planche de bois dans le feu, alors qu’en réalité il l’enlevait), ses différents métiers (instituteur, coopérative de réparation de camions japonais, métallurgie, guide…), son mariage tardif en 2003 avec une femme veuve, mais ayant 12 enfants dont 11 filles, les traditions bouddhistes et l’éducation des moines (principe de novices), et enfin la politique, sujet hautement sensible dans le pays, qu’il aborde de lui-même à gorge déployée. La situation est complexe et les inégalités fortes mais il n’ose pas s’investir pleinement dans ce domaine compte tenu de son âge. Le plus surprenant pour nous est que la jeunesse aussi semble résignée : peut-être souffre-t-elle d’un manque chronique d’informations du pays et de l’étranger ainsi que de l’historique de ses parents pour réaliser le mal fait et se rebeller ? 

Toutes ses discussions ne nous empêchent pas de découvrir, agréablement surpris, le paysage qui nous entoure. Nous arrivons un peu tard dans la saison, si bien que les récoltes, notamment de riz, ont déjà été faites et la végétation est plus sèche. Toutefois, même si de nombreux champs sont jaune paille ou ont été partiellement brulés, le paysage qui s’offre à nous est relativement vert et paisibles avec ces vallons recouverts de pins et des petits jardins potagers en contrebas. Loin des pagodes, nous commençons à véritablement profiter du pays.

Après quelques heures de marche et un déjeuner succulent  composé de curry de potiron et de chappattis, nous faisons une halte dans un petit village pour prendre le thé dans une modeste maison de bambou : surélevée, elle ne comporte qu’une seule pièce réunissant les fonctions de chambre, cuisine au feu de bois et lieu de vie. Le temps de s’installer et déjà une bonne dizaine d’enfants nous jettent des regards intrigués. Nous  les observons en retour, avec l’impression étrange d’être tout à la fois une bête de foire et de se trouver au zoo. Pendant que nous finissons notre thé, Than Tun sort sa trousse à pharmacie : un bébé souffre de douleurs au ventre et un jeune homme  vient d’avoir un accident de moto avec une mauvaise plaie au niveau du genou. Notre venue dans ce village permet ainsi à Than Tun de prodiguer quelques soins « modernes » à ces paysans plutôt habitués à la médecine traditionnelle. Ce petit épisode ne serait resté qu’anecdotique si, durant cette très belle journée de marche, Than Tun n’avait eu à soigner des gens dans chacun des villages traversés. Parfois bénignes, généralement préoccupantes avec de bonnes infections, les blessures sont toujours recouvertes de terre que les gens ne pensent pas à nettoyer régulièrement et sont laissées sans traitement jusqu’à ce qu’elles deviennent douloureuses. C’est notamment le cas d’un homme s’étant entaillé avec du bambou, dont le doigt rempli de pus commençait littéralement à pourrir... D’un tout petit bobo, le pire peut ainsi arriver. Nous regardons, parfois horrifiés, notre apprenti médecin soigner les gens comme un boucher mais nous comprenons vraiment le rôle social de ce petit bout d’homme qui passe environ deux fois par semaine dans les villages.

Reliant ses villages, nous empruntons de jolis sentiers où des chars à bœufs tirent péniblement leur attelage, et longeons pendant un moment la voie ferrée en cours de réfection. Alors que le sifflement se fait plus intense, les travailleurs s’activent pour mettre en place les derniers billots de bois ou de béton à remplacer, avant que le train de quelques wagons surchargés passe en cahotant  à notre niveau. La petite gare, centre névralgique de cette campagne, est en vue et constitue notre dernier arrêt avant d’atteindre le village de l’épouse de Than Tun où nous allons passer la nuit.

La maison est plutôt grande et de style traditionnel : au rez-de-chaussée, l’appartement de ces messieurs les buffles, et au premier étage, deux grandes pièces de vie et de nuit, une cuisine et une terrasse donnant sur un grand jardin potager. A ce moment là, trois des filles de Than Tun sont à la maison ainsi que deux de ces petits-fils nourrissons, emmitouflés comme de véritables cocons,  et une de ses petites-filles. Nous sommes accueillis très chaleureusement par toute la famille et comprenons vite qu’une grande connivence règne entre ce père de famille de substitution et toutes ces filles qui le taquinent joyeusement. Après une douche froide prise à la va-vite dans le bassin extérieur, nous nous réfugions dans la cuisine où les maîtresses de maison nous préparent un succulent diner, cuit au feu de bois : soupe, tofu grillé, frites, curry de poulet, … les mets sont d’une grande simplicité mais constituent un des meilleurs repas que nous ayons eu jusque là. Repus, le sommeil ne tarde pas à nous emporter, bercés par le ronflement des buffles.

Nous sommes réveillés à l’aube, en pleine forme pour notre deuxième jour de marche. A ces heures matinales, il fait encore frais et la lumière sur la campagne est belle. Than Tun est désormais accompagné de deux de « ses » filles, qui nous prépareront les repas. Cette corvée ne semble pas leur poser de problème et elles s’élancent d’un bon pas et en chantonnant sur le chemin, sûrement heureuses de sortir pour quelques jours de la maison. Au fur et à mesure de la matinée, la terre devient plus rouge et les paysages moins verts. Les rizières ont déjà été récoltées et ne restent que quelques bluffes pour brouter. Nous croisons quelques âmes en peine que Than Tun s’empressent de soigner : un gars avec une bonne plaie au pied puis, plus grave, une personne souffrant d’une paralysie soudaine du coté droit, certainement due à un petite attaque cérébrale. Rien n’est réellement fait pour soigner ce pauvre homme à part de bien inutiles massages de la jambe. Nous tentons de lui prodiguer quelques conseils sur la diète qu’il devrait suivre et insistons pour qu’il se rende en ville pour consulter un vrai médecin. Tout ceci semble bien inutile, car les soins sont chers et la ville lointaine pour ces paysans vivant de manière reculée.

Après le très bon quoique simple repas de soupe aux feuilles de moutarde et de nouilles préparé par les filles, Than Tun nous désigne au loin les montagnes au travers desquelles nous allons passer. De nombreuses pousses d’Aloe Vera bordent le sentier, des enfants s’ébrouent dans une petite marre, des immenses bambous procurent une ombre bienfaitrice : l’après-midi passe vite et nous arrivons déjà au monastère bouddhiste où nous passerons la nuit.

Ici, les moines se font discrets et nous n’aurons l’occasion de découvrir une part de leur rituel qu’au petit matin, quand ils entonnent à 5 heures leurs chants : le réveil en est presque plaisant malgré les quelques fausses notes de jeunes novices. A notre départ, le chef moine, que nous remercions pour son hospitalité, fait une prière pour la suite de notre voyage et nous remet des bracelets de fil qu’il noue à nos poignets.

Nous entamons alors notre descente vers le Lac : le chemin serpente alternativement entre des plaines désolées et une petite forêt éparse avec des rochers noircis par les fréquents incendies. Au loin, le lac est à peine visible, envahi par des marais et des canaux de plus en plus gourmands, mais nous distinguons tout de même un minuscule miroir. A mesure que nous progressons, la végétation change : aux immenses banians succèdent des forêts de bambous et des rizières permises par l’irrigation. Inthein, village qui se trouve dans un canal au sud ouest du lac, marque la fin de notre périple terrestre. L’eau y est d’une belle couleur verte et les enfants qui s’y ébattent nous donnent envie de piquer une tête. Après un déjeuner léger et une noix de coco que nous partageons, nous grimpons dans une longue barque à moteur pour rejoindre la ville principale du lac. Nous naviguons sur le canal dans lequel se baignent les « water buffalos » puis atteignons le lac dont l’immensité nous impressionne. Toute une vie s’est organisée sur celui-ci et les pêcheurs, cultivateurs et conducteurs de bateaux pour touristes semblent cohabiter sans heurs.

Date : du 2 au 4 Mars

0 comments:

Enregistrer un commentaire