Yangon : capitale déchue sous le regard de la paya Shwedagon
C’est à quatre que nous débarquons en Birmanie : Camille, la sœur de Céline, et son ami Cyril ont quitté momentanément le rude hiver luxembourgeois pour deux semaines de vacances et nous ont rejoints la veille au soir à Bangkok. Après presque deux mois déjà loin de nos familles et amis, nous apprécions d’avoir à nos côtés des visages familiers et nous délectons des derniers potins français ! Tout ça nous semble à la fois si loin et pourtant si commun : aucune révolution ne s’est opérée en notre absence.
Si pour Camille et Cyril, l’immersion asiatique est brutale, pour nous, il y a un petit air de déjà vu. Nos premières impressions birmanes consistent en un savant mélange indo-thaïlandais : nous y retrouvons les sourires et la politesse des thailandais, la végétation à chaque coin de rue ; l’odeur de curry, les rues (un peu moins) sales, le masticage du bétel et les crachats rouges associés indiens … Coincée entre ces deux pays, la Birmanie semble être par de nombreux aspects le futur de l’Inde et le passé de la Thaïlande.
Sur le chemin de la guesthouse, les premières images de Yangon dévoilent une certaine dualité : aux quartiers périphériques et chics faits de grandes avenues arborées relativement vides et bordées de très belles maisons au style américain, succèdent des zones plus denses avec des immeubles impersonnels et des cahutes crasseuses de commerce en tout genre. Dans nos esprits, les habitants des quartiers privilégiés sont vite identifiés : rares expatriés occidentaux et fortunes locales…non sans liens troubles avec la junte. Quand nos yeux se posent enfin sur la paya Schwedagon, dont la parure d’or se dessine nettement dans le ciel et est visible depuis toute la ville, nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’un pays pourvu de tant de richesses laissent un si grand nombre de ses concitoyens sur le bas côté !
La première curiosité liée au régime se révèle dès notre arrivée à l’hôtel : les chambres doivent être réglées en avance en US dollars et non en Kyats la monnaie nationale (dont nous sommes de toute manière dépourvus). Mais pas avec n’importe quel billet : celui-ci doit être complètement irréprochable, si possible encore fumant des presses du Trésor Américain ! S’ensuit donc une comédie pour trouver le vrai bon dollar qui sera accepté par nos hôtesses, sans pliure trop prononcée, sans déchirure ni graffiti, mais surtout avec les portraits non ternis des présidents …
Après quelques discussions pour définir le programme approximatif des prochaines semaines et réserver nos billets de bus, nous commençons à arpenter les rues de Yangon pour rejoindre le centre ville animé. Sous un soleil dont la course est déjà bien avancée, nous découvrons la large rivière Yangon aux eaux boueuses, les pagodes à tous les coins de rue, les bâtiments décrépis aux réminiscences coloniales, la poste et son système de contrôle des paquets en chaîne digne du taylorisme … En nous dirigeant vers le marché pour tenter d’échanger des dollars en kyats, nous traversons le centre de la vie yangonaise : des rues où s’alignent des vendeurs ambulants de friture ou de légumes frais, un mélange de faciès birmans, chinois et indiens, la déclinaison birmane des cyclo-pousses à deux places qui se frayent des chemins parmi les voitures et bus dont bon nombre ont encore un volant à droite…
Nous nous demandions de quelle manière nous allions « reconnaître » les échangeurs de dollars mais l’opération se révèle finalement assez simple : quatre blancs se repèrent de loin et à peine avons-nous traversé la passerelle du marché que nous sommes accostés par un birman nous proposant discrètement d’échanger notre argent pour un taux assez intéressant. Ici, le taux du marché noir varie chaque jour et peut différer d’une ville à l’autre : un mardi à Yangon devrait nous être profitable. Le petit homme nous conduit à travers un dédale d’allées jusqu’à sa « boutique » (de tailleur en l’occurrence). Les conseils de prudence prodigués par le propriétaire de l’hôtel en tête, nous comptons et recomptons plusieurs fois les quelques 200 billets de 1000 kyats (l’équivalent de $200). Apparemment le billet de 20 est très similaire au billet de 1000 et de nombreux voyageurs se sont faits piégés de cette façon par des « échangeurs » malintentionnés (indiens, parait-il…).
Une fois notre valise de billets en poche, nous pouvons enfin envisager de déjeuner : dans la cantine du marché, nous dégustons de bonnes soupes de nouilles (à $1) sous le regard bienveillant et les grands éventails qu’agitent les tenancières.
Il est alors temps de rejoindre la paya Schwedagon un peu plus au nord, emblème de la ville si ce n’est même du Myanmar. Nous empruntons la porte Sud et parcourons la volée de marches ombragées jusqu’au sanctuaire. Le lieu est impressionnant : au centre se dresse fièrement l’énorme pagode dorée au sommet de laquelle des diamants se jouent de la lumière décroissante du soleil, tandis que de multiples petites pagodes et niches abritent des représentations de bouddha aux éclairages psychédéliques. Ce lieu de culte vénéré par les birmans bouddhistes n’a pas le calme religieux de nos églises : des pèlerins se pressent de toute part, tournent autour de la pagode, font leur prière sous les déclamations d’un moine invisible…Afin de mieux observer ce ballet et attendre le coucher du soleil, nous nous asseyons dans un coin et nous reposons après cette longue journée de voyage et de marche. Furtivement assoupis, le spectacle de la pagode illuminée est encore plus beau quand nous rouvrons les yeux et reste imprimé sur nos rétines tout au long de la soirée.
Avant notre départ en bus vers Mandalay, nous décidons d’employer la matinée du lendemain à reprendre des forces dans un des jardins de la ville renfermant un grand lac. Quelle déception quand nous découvrons que ce jardin est clôturé de grillage et qu’une fois encore le gouvernement a trouvé un moyen simple pour gagner quelques dollars. Dépités, nous nous refusons à payer le droit d’entrée et regagnons le centre ville pour visiter la cathédrale datant de l’époque coloniale : au moins ici, il n’y a pas de quête forcée !
Après un déjeuner de nouilles prises sur de petits tabourets en plastique dans la rue, nous rejoignons la gare routière, véritable ville à 45 minutes en taxi à l’extérieur de Yangon. Le bus de nuit a l’air confortable et spacieux. Malheureusement, les deux filles, barbouillées, tiennent la bande éveillée pendant tout le voyage…en plus du passage de deux check points en plein milieu de la nuit où les autorités contrôlent les identités de tous les passagers. Jusque là, nous n’avions pas vraiment ressenti le poids d’une quelconque autorité policière à Yangon : en voyant les passagers descendre sans discuter du bus et présenter en fille indienne leur carte d’identité, c’est la première fois que nous mesurons le contrôle qu’exerce la junte sur la population.
Date : du 23 au 24 Février 2010
Publié :
mardi 16 mars 2010
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